L’IA éducative à l’aube d’une gouvernance responsable
- Timothée (Tim) Trinché

- 1 sept. 2025
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 17 heures
Nous vivons un moment charnière. L’essor de l’intelligence artificielle (IA) n’est plus un horizon lointain, mais une réalité quotidienne qui transforme nos manières d’apprendre, de transmettre et de coopérer. Les tendances actuelles nous invitent à regarder au-delà des usages immédiats pour anticiper les évolutions technologiques, comprendre comment l’IA s’intègre dans les pratiques éducatives et envisager les contours d’une gouvernance responsable. Cette réflexion s’inscrit dans une conviction forte : l’IA ne doit pas être une simple optimisation technique, mais une force au service du lien social, de la valorisation des talents et de la connaissance fondamentale.
Les grandes tendances de l’IA dans l’éducation
Les innovations récentes annoncent une transformation profonde du paysage éducatif. Les grands modèles de langage (LLMs), capables de générer du texte, de coder ou de simuler des dialogues complexes, ouvrent la voie à une personnalisation inédite de l’apprentissage (Kasneci et al., 2023). À cela s’ajoute la montée de l’IA générative multimodale, capable de traiter textes, images et sons, offrant des environnements pédagogiques plus immersifs.
Mais derrière l’innovation se pose une question de société : quelle éducation voulons-nous construire avec ces outils ? Si l’IA permet d’automatiser certaines tâches cognitives, elle ne doit pas devenir un substitut à la pensée critique ou à la créativité humaine (Selwyn, 2019). Le risque d’une dépendance accrue, parfois qualifiée de “solutionnisme technologique”, consiste à déléguer la maîtrise des savoirs à des systèmes opaques. C’est un défi majeur pour les institutions : veiller à ce que l’IA renforce l’apprentissage fondamental et stimule l’esprit critique, plutôt que d’affaiblir la formation intellectuelle des étudiants.
La prospective éducative nous invite donc à concevoir des dispositifs où l’IA agit comme médiateur et amplificateur, mais jamais comme dépositaire unique du savoir. La connaissance de base demeure le socle sur lequel s’appuie toute spécialisation, et l’IA ne saurait en réduire l’importance.
Intégrer l’IA dans les pratiques pédagogiques et professionnelles
L’intégration de l’IA dans l’éducation ne doit pas être pensée comme un ajout superficiel, mais comme un levier de transformation pédagogique. Concrètement, plusieurs axes se dessinent :
Personnalisation des parcours : grâce à l’analyse des données, l’IA peut ajuster contenus et rythmes d’apprentissage. Cette adaptativité est un atout majeur pour favoriser l’inclusion, notamment pour les étudiants ayant des besoins spécifiques (Luckin, Holmes, Griffiths & Forcier, 2016).
Soutien à la pédagogie active : l’IA peut susciter le questionnement et la collaboration plutôt que de fournir uniquement des réponses. Utilisée comme partenaire de dialogue, elle renforce la dynamique interactive de l’apprentissage.
Accompagnement des enseignants : loin de remplacer le pédagogue, l’IA peut alléger certaines charges — correction formative, préparation de supports, suivi administratif — pour permettre à l’enseignant de se concentrer sur l’essentiel : la relation éducative et l’accompagnement humain.
Élargissement des compétences transversales : l’usage raisonné de l’IA impose de nouvelles compétences : esprit critique, culture numérique, gestion éthique de l’information. Celles-ci deviennent des objectifs pédagogiques aussi importants que la maîtrise disciplinaire (OECD, 2021).
Ainsi intégrée, l’IA peut être un outil d’émancipation, contribuant à valoriser les talents et à renforcer le lien social au sein des communautés éducatives.
Vers une gouvernance responsable de l’IA éducative
Toute intégration de l’IA dans l’éducation soulève la question de la gouvernance. Les modèles actuels, souvent développés par de grands acteurs privés, posent des enjeux d’équité, de transparence et de souveraineté numérique. L’éducation ne peut se contenter d’un usage consumériste des outils ; elle doit définir des cadres de régulation adaptés.
La gouvernance responsable repose sur plusieurs principes :
Transparence et explicabilité : les utilisateurs doivent comprendre comment les modèles produisent leurs réponses et quelles données sont utilisées (Floridi & Chiriatti, 2020).
Éthique et inclusion : il s’agit de garantir que l’IA serve la diversité des étudiants et ne reproduise pas les biais existants (UNESCO, 2021).
Participation collective : enseignants, chercheurs, étudiants et institutions
doivent être associés à la définition des usages, dans une logique de gouvernance partagée.
Soutenabilité écologique : l’empreinte environnementale des grands modèles de langage n’est pas négligeable. Des travaux récents montrent que leur entraînement génère d’importantes émissions de CO₂ (Patterson et al., 2021). Développer des pratiques d’optimisation et de sobriété énergétique est donc une priorité.
Sans ce cadre, l’IA risque de renforcer les fractures sociales et éducatives. Avec lui, elle peut devenir une force de cohésion et de démocratisation du savoir.
Une vision prospective : l’éducation comme pacte social renouvelé
Si l’on considère l’IA uniquement comme une technologie, on passe à côté de sa portée réelle : celle d’un outil civilisationnel. L’éducation, au cœur de cette transformation, doit rester fidèle à sa mission première : former des citoyens libres, critiques et solidaires. L’IA, lorsqu’elle est gouvernée de manière responsable, peut contribuer à un nouveau pacte social éducatif : un pacte qui valorise la coopération, la reconnaissance des talents à tous les niveaux et la conscience que chaque action pédagogique contribue à l’intérêt collectif.
Les scénarios prospectifs à 10 ou 20 ans ne doivent pas nous effrayer, mais nous inviter à poser dès aujourd’hui les bases d’une gouvernance responsable, partagée et éthique. Penser l’éducation avec l’IA, c’est accepter de conjuguer innovation et humanisme : une voie exigeante, mais nécessaire.
Conclusion
L’avenir de l’IA éducative ne se joue pas uniquement dans les laboratoires techniques, mais dans les choix collectifs que nous faisons aujourd’hui. Entre fascination et crainte, il nous revient de tracer une voie où l’innovation sert l’humain. Dans cette lettre ouverte, nous appelons à une responsabilité commune : faire de l’IA un levier d’émancipation, et non un outil de dépendance. L’éducation a toujours été un acte profondément social ; avec l’IA, elle peut devenir aussi un acte profondément prospectif et éthique.
Références :
Floridi, L., & Chiriatti, M. (2020). GPT-3: Its nature, scope, limits, and consequences. Minds and Machines, 30(4), 681-694. https://doi.org/10.1007/s11023-020-09548-1
Kasneci, E., Sessler, K., Küchemann, S., Bannert, M., Dementieva, D., Fischer, F., … & Kasneci, G. (2023). ChatGPT for good? On opportunities and challenges of large language models for education. Learning and Individual Differences, 103, 102274. https://doi.org/10.1016/j.lindif.2023.102274
Luckin, R., Holmes, W., Griffiths, M., & Forcier, L. B. (2016). Intelligence Unleashed: An argument for AI in Education. Pearson.
OECD. (2021). AI in education: Challenges and opportunities for sustainable development. OECD Publishing.
Patterson, D., Gonzalez, J., Le, Q., Liang, C., Munguia, L. M., Rothchild, D., … & Dean, J. (2021). Carbon emissions and large neural network training. arXiv preprint arXiv:2104.10350.
Selwyn, N. (2019). Should robots replace teachers? AI and the future of education. Polity Press.
UNESCO. (2021). AI and Education: Guidance for policy-makers. UNESCO Publishing.

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