Situation linguistique actuelle du Kurdistan Irakien
- Hussain Tahr

- 18 mars
- 10 min de lecture
Au Kurdistan irakien, la langue constitue un enjeu central de l’action publique, non seulement
en tant que marqueur identitaire, mais aussi comme outil de gouvernement, de scolarisation et
d’accès aux ressources institutionnelles (Hult et Hornberger 2016). Depuis l’instauration de
l’autonomie régionale au début des années 1990, la reconnaissance officielle du kurde a
profondément transformé les rapports entre langue, pouvoir et institutions, en rompant avec des
décennies de politiques de marginalisation et de contrôle linguistique menées par l’État central
irakien.
Cette reconnaissance juridique et symbolique ne s’est toutefois pas accompagnée de
l’élaboration d’une politique linguistique régionale explicitement formulée, cohérente et
stabilisée dans le temps, situation que la littérature qualifie de politique linguistique implicite
ou non planifiée (Baldauf 2006). Les choix relatifs aux usages du kurde, à ses variétés, à ses
fonctions institutionnelles et à son articulation avec les autres langues présentes dans la région
se sont construits de manière progressive, souvent sectorielle, et parfois implicite. Ils relèvent
davantage d’ajustements pragmatiques et de décisions ponctuelles que d’un cadre de
planification linguistique assumé.
Dans ce contexte, la situation linguistique du Kurdistan irakien se caractérise moins par un
conflit ouvert que par une série de tensions latentes : entre reconnaissance et mise en œuvre,
entre pluralité dialectale et besoins de standardisation fonctionnelle, entre décisions
linguistiques et lectures politiques de ces décisions. Ces tensions traversent particulièrement le
champ éducatif, où les choix de langue et de variété linguistique ont des effets durables sur la
production et la transmission des savoirs.
Cet article propose une analyse de la situation linguistique actuelle du Kurdistan irakien à partir
de ses cadres institutionnels et de ses évolutions récentes. Il s’attache à décrire les choix
linguistiques tels qu’ils ont été concrètement opérés, notamment dans le domaine scolaire, en
soulignant leurs logiques, leurs limites et les débats qu’ils suscitent. L’objectif n’est pas
d’évaluer ces choix à l’aune de modèles externes, mais de les replacer dans leur contexte
politique, social et historique propre.
Le cadre linguistique officiel du Kurdistan irakien
Le Kurdistan irakien bénéficie, depuis le début des années 1990, d’un cadre juridique
relativement favorable à l’usage public de la langue kurde. Toutefois, cette situation s’inscrit
dans une histoire plus longue de reconnaissance partielle et intermittente. Dès les années 1930,
l’enseignement du kurde sorani est introduit dans plusieurs écoles du nord de l’Irak, dans le
cadre des politiques éducatives du mandat britannique puis de l’État irakien naissant
(Hassanpour 1992). Des initiatives de traduction de manuels scolaires de l’arabe vers le kurde
sont progressivement engagées, contribuant à la formalisation d’un registre écrit en sorani. Ces
expériences restent cependant dépendantes des fluctuations politiques et des rapports de force
entre Bagdad et les élites kurdes (McDowall 2004).
Un tournant plus structurant intervient à la suite de l’accord du 11 mars 1970 entre le
gouvernement irakien et le mouvement kurde dirigé par Mustafa Barzani. Cet accord prévoit
notamment la reconnaissance des droits culturels et linguistiques des Kurdes et ouvre une
période d’expansion relative des publications en sorani : journaux, revues, maisons d’édition,
ainsi que la création d’institutions culturelles telles que l’Académie kurde à Bagdad
(Hassanpour 1992 ; McDowall 2004). C’est également dans ce contexte que la traduction
systématique des manuels scolaires en sorani pour les régions kurdes se consolide, renforçant
son statut de variété standardisée.
Ces dynamiques contribuent à l’accumulation d’un capital linguistique et institutionnel qui
favorise l’imposition du sorani comme langue administrative régionale après l’établissement de
l’autonomie de facto au début des années 1990. La reconnaissance constitutionnelle du kurde
comme langue officielle de l’Irak aux côtés de l’arabe en 2005 (confirmée en 2015) entérine
juridiquement une situation déjà consolidée sur le terrain (Natali 2005). Ce statut constitue un
tournant historique majeur pour les Kurdes d’Irak, après une longue période marquée par des
politiques linguistiques coercitives et des alternances entre reconnaissance limitée et répression.
Toutefois, cette reconnaissance institutionnelle ne s’est pas accompagnée de l’élaboration d’un
cadre stratégique unifié explicitement dédié à la planification linguistique. Contrairement aux
modèles interventionnistes décrits dans la littérature sur la planification linguistique (Wright
2004), la gestion de la langue au Kurdistan irakien s’est principalement opérée par intégration
transversale dans d’autres politiques publiques, notamment éducatives. Plutôt qu’un dispositif
centralisé définissant des objectifs, des instruments et des instances de régulation spécifiques,
on observe une série d’ajustements pragmatiques successifs, ce qui rapproche ce contexte de ce
que Baldauf (2006) qualifie de « unplanned language policy », où les orientations linguistiques
émergent au croisement de décisions sectorielles et de pratiques institutionnelles.
Dans le domaine scolaire, ces ajustements sont particulièrement visibles à partir du milieu des
années 2000. Jusqu’alors, les manuels scolaires diffusés dans l’ensemble de la région étaient
majoritairement rédigés en sorani, y compris dans les zones kurmanjiphones telles que Dahuk.
À partir de 2007, la traduction et l’adaptation progressive des manuels en badini marquent une
inflexion notable. Cette évolution ne constitue pas une refonte globale du système, mais signale
une reconnaissance institutionnelle plus affirmée de la diversité dialectale interne du kurde dans
l’enseignement, révélant une tension entre logique unificatrice et prise en compte du pluralisme
linguistique.
Ce choix a donné lieu à des interprétations divergentes, dans un contexte où les débats sur la
standardisation du kurde sont historiquement traversés par des enjeux politiques et identitaires
(Roshani 2010). Pour une partie des acteurs éducatifs et linguistiques, l’introduction du badini
dans les manuels scolaires vise à rapprocher la langue de l’école de celle des élèves, afin de
faciliter les apprentissages et de réduire les écarts liés à la variation dialectale. Dans cette
perspective, il s’agirait d’une mesure relevant d’une logique pédagogique et inclusive.
D’autres interprétations, moins institutionnelles, inscrivent cette décision dans des équilibres
politiques régionaux plus larges. Dans certains discours circulant dans l’espace public, le sorani
est associé à des centres urbains perçus comme plus politiquement contestataires, tandis que le
badini est parfois présenté comme socialement plus conservateur. L’abandon du sorani comme
langue principale de scolarisation dans les régions badiniphones est ainsi interprété par certains
observateurs comme une reconfiguration des circulations discursives internes, susceptible de
redéfinir les modalités d’accès aux productions médiatiques et politiques issues des régionssoranophones. Ces lectures, qu’elles soient fondées ou spéculatives, témoignent de la forte imbrication entre représentations linguistiques et clivages politiques dans l’espace kurde.
Ces évolutions illustrent les ambiguïtés du cadre linguistique officiel du Kurdistan irakien : si
la reconnaissance du kurde est largement acquise, les modalités concrètes de sa mise en œuvre
oscillent entre considérations linguistiques, pédagogiques et politiques, sans qu’un cadre de
référence unifié ne permette d’arbitrer durablement entre ces registres. Cette situation contribue à maintenir une certaine indétermination quant aux orientations linguistiques à long terme de la région.
Fragmentation linguistique et logiques politiques
La question linguistique au Kurdistan irakien ne peut être dissociée des configurations
politiques et institutionnelles qui structurent la région autonome. La fragmentation souvent
évoquée ne renvoie pas à l’existence de « régimes linguistiques » concurrents au sens strict,
mais plutôt à une pluralité de pratiques linguistiques non formalisées, produites par des acteurs
multiples dans des espaces distincts, en l’absence de cadre de régulation centralisé.
Dans ce contexte, il convient de préciser ce que recouvrent les « normes linguistiques » en jeu,
entendues ici comme des normes de fait produites par l’usage en l’absence d’une autorité de
planification linguistique centralisée (Baldauf 2006). Il ne s’agit pas de normes codifiées par
une autorité linguistique officielle, mais de normes de fait, construites et diffusées dans des
espaces spécifiques : orthographe, choix lexicaux, registres de langue, terminologie
administrative ou médiatique. Ces normes émergent principalement dans trois sphères : les
médias, l’administration et l’école.
Les médias occupent une place centrale dans cette dynamique. Les chaînes de télévision, radios
et plateformes numériques, souvent liées à des partis politiques ou à des réseaux d’influence,
produisent et diffusent des usages linguistiques relativement stabilisés, en sorani ou en badini,
selon leur ancrage géographique et politique. Ces usages contribuent à façonner des référents
linguistiques distincts, non pas en opposition frontale, mais selon des logiques de familiarité et
de légitimation symbolique auprès de leurs publics respectifs. Il s’agit moins d’une
fragmentation conflictuelle que d’une coexistence de standards médiatiques implicites.
Dans l’administration, les pratiques linguistiques varient également, sans pour autant relever de
politiques différenciées formalisées. La langue écrite des documents officiels, la langue de
communication interne ou la langue utilisée dans les interactions avec le public peuvent osciller
entre sorani, badini et, plus marginalement, arabe, selon les institutions, les régions et les profils
des agents. Ces variations relèvent principalement de l’histoire administrative locale et des
compétences linguistiques disponibles, plutôt que d’une volonté explicite de différenciation
territoriale.
Ces constats soulignent un point central : la langue au Kurdistan irakien est régulée de manière
diffuse, par une combinaison d’usages professionnels, de pratiques institutionnelles et
d’initiatives d’acteurs non étatiques. En l’absence d’une instance de planification linguistique
capable de définir des orientations communes, ces normes de fait tendent à s’imposer par usage
et par exposition, sans mécanisme d’arbitrage ni de coordination.
Langue, école et territorialisation de variétés linguistiques
Le champ éducatif constitue l’espace où les effets de cette régulation diffuse sont les plus
visibles et les plus durables. L’école joue un rôle central dans la stabilisation des usages
linguistiques, notamment à travers les manuels scolaires, la formation des enseignants et les
pratiques pédagogiques quotidiennes, comme l’ont montré de nombreux travaux sur les
politiques linguistiques éducatives (Hult et Hornberger 2016 ; Wright 2004).
Dans l’organisation actuelle du système éducatif du Kurdistan irakien, la territorialisation
dialectale est clairement marquée. Dans les régions majoritairement soranophones —
notamment à Sulaymaniyah, Erbil, Halabja et dans certaines zones de Kirkouk — la langue de
scolarisation est le sorani, qui constitue également la variété dominante dans l’administration
régionale et les médias institutionnels. À l’inverse, dans la région de Dahuk, majoritairement
badiniphone, l’introduction progressive de manuels en badini à partir de 2007 a marqué une
reconnaissance institutionnelle importante de la diversité dialectale interne du kurde. Toutefois,
cette reconnaissance n’a pas été accompagnée d’un cadre explicite définissant les relations entre
variétés linguistiques, ni d’une réflexion approfondie sur les enjeux de standardisation
fonctionnelle. Les choix opérés relèvent davantage d’une logique d’adaptation locale que d’une
politique linguistique éducative structurée.
Depuis le milieu des années 2010, cette différenciation territoriale s’est complexifiée avec
l’émergence de revendications émanant d’autres communautés linguistiques présentes dans la
région. À partir de 2016, des représentants de la communauté hawramie ainsi que des acteurs
turkmènes ont formulé des demandes visant à faire de leur langue maternelle la langue de
scolarisation dans les établissements concernés. Ces revendications s’inscrivent dans une
dynamique plus large de reconnaissance linguistique et témoignent d’une pluralisation
croissante du paysage éducatif régional.
Dans la pratique, cette configuration produit une coexistence de supports pédagogiques, de
terminologies et de registres linguistiques susceptibles de varier d’une région à l’autre. Les
enseignants, souvent formés dans un contexte historiquement dominé par le sorani, jouent un
rôle déterminant dans l’interprétation et la mise en œuvre de ces choix. Ils deviennent de facto
des médiateurs linguistiques, sans bénéficier nécessairement de formations spécifiques ou de
ressources adaptées.
L’absence de coordination systématique entre les niveaux scolaire, administratif et médiatique
limite la capacité de l’école à jouer pleinement son rôle de stabilisation linguistique. La langue
enseignée et apprise à l’école n’est pas toujours alignée avec les usages institutionnels ou
médiatiques dominants, ce qui entretient une certaine indétermination quant aux normes
linguistiques de référence et contribue à territorialiser davantage les variétés.
Langues minoritaires et reconnaissance institutionnelle
Outre le kurde et ses différentes variétés, le Kurdistan irakien est un espace historiquement
multilingue, marqué par la présence de langues telles que le Hawrami, le turkmène, le syriaque
et l’arabe. Ces langues sont associées à des communautés anciennes, dont l’implantation
précède largement la mise en place de l’autonomie régionale. Leur reconnaissance s’inscrit dans
un cadre juridique et politique qui affirme le pluralisme linguistique et culturel de la région,
sans toutefois en définir précisément les modalités d’application (Gialdini 2023).Dans la pratique, l’accès des langues minoritaires aux espaces institutionnels demeure limité et
inégal. Dans le domaine de l’éducation, l’enseignement dans ces langues reste circonscrit à
certaines zones géographiques et dépend le plus souvent d’arrangements locaux, plutôt que
d’une politique linguistique régionale clairement définie. Les initiatives existantes reposent sur
des négociations ponctuelles entre acteurs communautaires et autorités locales, ce qui rend leur
pérennité incertaine et leur portée structurelle limitée.
Cette reconnaissance partielle se retrouve également dans les médias et l’espace public. Si
certaines langues minoritaires disposent de supports médiatiques ou d’espaces d’expression
spécifiques, leur usage dans les institutions politiques et administratives reste fortement encadré
et parfois contesté. Les controverses suscitées par l’utilisation de langues autres que le kurde
dans les institutions représentatives illustrent les ambiguïtés du modèle linguistique régional,
partagé entre pluralisme affiché et hiérarchisation implicite des usages.
Ces tensions ne traduisent pas nécessairement un rejet des langues minoritaires, mais révèlent
plutôt l’absence de règles explicites permettant d’articuler diversité linguistique,
fonctionnement institutionnel et usages légitimes dans l’espace public. En l’absence d’un cadre
clair, la gestion des langues minoritaires demeure largement symbolique et dépendante des
rapports de force locaux, situation caractéristique des contextes multilingues faiblement régulés
(Spolsky 2004 ; Grin 2003).
Vers une clarification de la gouvernance linguistique
L’analyse de la situation linguistique du Kurdistan irakien met en évidence un paradoxe
central ; la reconnaissance institutionnelle du kurde et l’affirmation du pluralisme linguistique
constituent des acquis politiques majeurs, mais les instruments de gouvernance linguistique
demeurent faiblement formalisés. La régulation des usages linguistiques repose principalement
sur des pratiques de fait, produites par une pluralité d’acteurs institutionnels et non
institutionnels, sans coordination explicite à l’échelle régionale.
Une clarification de la gouvernance linguistique impliquerait, en premier lieu, l’identification
d’acteurs institutionnels légitimes chargés de la planification, de la coordination et de
l’évaluation des politiques linguistiques. Il ne s’agirait pas de centraliser ou d’homogénéiser les
usages linguistiques, mais de rendre explicites les critères guidant les choix opérés dans les
domaines éducatif, administratif et médiatique (Spolsky 2004 ; Conseil de l’Europe 2007).
Dans le champ éducatif, une telle clarification permettrait de mieux articuler les choix de
variétés linguistiques, la production des manuels scolaires et la formation des enseignants. Elle
offrirait également un cadre plus lisible pour l’intégration des langues minoritaires dans des
dispositifs stables, évitant leur cantonnement à des régimes d’exception ou à des tolérances
ponctuelles.
Plus largement, une gouvernance linguistique explicitée contribuerait à déplacer les débats sur
la langue du registre de la controverse politique vers celui de l’action publique. En rendant les
choix linguistiques discutables, évaluables et révisables, elle renforcerait la capacité des
institutions régionales à gérer durablement la diversité linguistique comme une ressource plutôt
que comme un facteur d’incertitude (Hult et Hornberger 2016).
Conclusion
La situation linguistique actuelle du Kurdistan irakien se caractérise par une reconnaissance
institutionnelle indéniable de la langue kurde et par l’affirmation formelle du pluralisme
linguistique. Toutefois, cette reconnaissance coexiste avec une indétermination persistante
quant aux modalités concrètes de gouvernance des langues. En l’absence d’une politique
linguistique explicitement formulée, la régulation repose sur des normes de fait produites dans
des espaces différenciés (école, médias, administration) par des acteurs multiples (Baldauf
2006).
L’enjeu principal n’est pas de réduire la diversité linguistique, mais de la rendre gouvernable.
Une clarification des cadres institutionnels, des rôles des acteurs et des espaces de régulation
permettrait de transformer la langue en un levier de cohérence institutionnelle, de transmission
des savoirs et de stabilité sociale. À ce titre, la langue apparaît moins comme un problème à
résoudre que comme un domaine stratégique de l’action publique au Kurdistan irakien.


Commentaires