top of page

Réformes éducatives au Kurdistan irakien

Dernière mise à jour : 1 janv.

Située au nord de l'Irak, la Région du Kurdistan est une entité fédérale autonome qui s'étend sur environ 47 000 kilomètres carrés et abrite une population estimée à 6,5 millions d'habitants en 2024. Dotée d'une autonomie constitutionnelle depuis 2005, cette région a connu une trajectoire singulière, marquée par des décennies de lutte pour la reconnaissance de son identité culturelle et politique. Dans un environnement géopolitique complexe, le Gouvernement Régional du Kurdistan (KRG) a fait du développement de son système éducatif un pilier de sa stratégie de construction étatique et de résilience sociétale.


La période post-2003 a ouvert une ère de développement accéléré, mais le conflit contre l'organisation État Islamique (Daesh) à partir de 2014 a représenté un défi majeur. La région a dû faire face à une crise humanitaire sans précédent, accueillant plus de 1,5 million de déplacés internes et de réfugiés, tout en engageant ses forces (Peshmergas) dans une guerre coûteuse. Ce conflit a laissé des séquelles profondes, notamment sur les infrastructures scolaires, et a exacerbé les tensions budgétaires avec le gouvernement fédéral de Bagdad, dont le KRG dépend largement pour le paiement des salaires de ses fonctionnaires.


C'est dans ce contexte de reconstruction post-conflit et de contraintes financières que le 9e cabinet du KRG, dirigé par le Premier ministre Masrour Barzani depuis 2019, a placé l'éducation au rang de priorité stratégique. Confrontées à la nécessité de moderniser un système éducatif fragmenté et de préparer sa jeunesse aux défis du XXIe siècle, les autorités kurdes ont initié une série de réformes ambitieuses. S’appuyant sur l’entretien tenu à Paris entre Timothée Trinché et M. Dolabni, Représentant du KRG, cet article propose une analyse de ces politiques éducatives, en examinant la reconstruction, la modernisation curriculaire, la situation du corps enseignant, les défis de gouvernance et l’ouverture internationale du système kurdistanien.


Reconstruction du système éducatif en contexte post-conflit

La guerre contre Daesh a eu un impact dévastateur sur les infrastructures éducatives, soit par des destructions directes, soit par la reconversion d'écoles en abris pour les populations déplacées. En réponse, le 9e cabinet du KRG a lancé un programme de reconstruction qualifié d'« historique ». Selon les chiffres officiels, plus de 214 nouvelles écoles ont été construites et environ 1 670 établissements ont été rénovés entre 2019 et 2024, augmentant significativement la capacité d'accueil du système public. Cet effort a permis d'intégrer plus de 158 000 enfants déplacés dans les écoles de la région, en collaboration avec des partenaires internationaux comme l'UNICEF.


Cependant, la reconstruction physique ne constitue qu'une partie du défi. Un audit réalisé en 2022 a mis en lumière des disparités importantes en matière d'équipement, de nombreuses écoles, notamment en zones rurales, manquant encore de laboratoires, de bibliothèques ou d'un accès fiable à Internet. La modernisation doit donc porter autant sur les infrastructures que sur les outils pédagogiques. De plus, des inégalités territoriales persistent, héritage des divisions politiques internes et de la géographie montagneuse de la région, posant la question d'une répartition équitable des investissements pour garantir une qualité d'enseignement homogène sur l'ensemble du territoire.



Modernisation des contenus et compétences du XXIe siècle

Conscient de la nécessité d'adapter son système éducatif aux standards mondiaux, le KRG a mis l'accent sur la modernisation des programmes et le développement de compétences nouvelles. Une initiative phare est l'introduction de l'intelligence artificielle (IA) dans les cursus. En 2025, un projet pilote a été lancé dans 50 écoles de la province de Sulaymaniyah pour expérimenter l'enseignement de l'IA avant une éventuelle généralisation. Cette démarche vise à préparer les élèves à l'économie numérique et à favoriser l'innovation.


Au-delà de la technologie, les réformes curriculaires cherchent à promouvoir la pensée critique, l'esprit d'entreprise et la conscience environnementale. Des concours de start-ups pour lycéens ont été organisés pour encourager l'entrepreneuriat, bien que son intégration dans les programmes officiels reste encore limitée. De même, face aux enjeux climatiques, un accent est mis sur l'éducation au développement durable et à la protection de l'environnement. Pour soutenir ces innovations, la plateforme d'éducation en ligne E-Parwarda, lancée en 2020, a pour but de faciliter l'accès au savoir, en particulier dans les zones rurales isolées.


Entre précarité et reconnaissance des enseignants

Avec environ 150 000 enseignants pour 1,8 million d'élèves dans le secteur public, le corps professoral est la clé de voûte des réformes. Toutefois, leurs conditions de travail ont longtemps été marquées par la précarité. La dépendance du KRG vis-à-vis des transferts budgétaires de Bagdad a entraîné des retards de paiement chroniques des salaires, culminant en 2023 avec une grève historique de quatre mois qui a paralysé une partie du système scolaire. Cette crise a mis en lumière la vulnérabilité des enseignants, dont beaucoup ont un statut de contractuel.


En réponse, le gouvernement a pris des mesures pour stabiliser l'emploi et a réaffirmé son engagement à améliorer la formation continue. Une stratégie de développement professionnel pour la période 2025-2028 a été annoncée, avec le soutien de partenaires internationaux. Malgré ces efforts, le taux de participation à la formation continue reste faible, indiquant une marge de progression importante. Les dirigeants kurdes rendent régulièrement hommage à la « résilience » et au rôle « sacré » des enseignants, mais le succès des réformes dépendra de l'amélioration concrète de leur statut, de leur rémunération et de leur valorisation professionnelle.


Gouvernance éducative et coordination avec Bagdad

La gouvernance du système éducatif kurde est complexe, s'articulant entre l'autonomie régionale et la nécessaire coordination avec l'État fédéral. Le KRG dispose de son propre ministère de l'Éducation, ce qui lui permet d'adapter les programmes à la langue et à la culture kurdes. Récemment, des signes de rapprochement avec Bagdad sont apparus, notamment lors d'une rencontre en avril 2024 visant à établir une collaboration pédagogique et à stabiliser les mécanismes de financement.


Sur le plan interne, la décentralisation est un enjeu majeur pour répondre aux réalités diverses des provinces d'Erbil, Duhok, Sulaymaniyah et Halabja. Les disparités linguistiques (kurmandji, sorani) et la présence de minorités (assyrienne, turkmène) nécessitent une approche flexible et une allocation de ressources différenciée. Par ailleurs, le secteur privé a connu un essor important, avec près de 600 établissements accueillant plus de 150 000 élèves. Le KRG cherche à trouver un équilibre entre l'encouragement de cette offre complémentaire et la régulation nécessaire pour garantir une qualité homogène et prévenir un creusement des inégalités.


Ouverture internationale et rôle de la diaspora

Le KRG a activement développé sa diplomatie éducative en multipliant les partenariats avec des universités étrangères, notamment en Europe et aux États-Unis. La présence d'universités anglophones de haut niveau dans la région facilite ces échanges et la mobilité des étudiants et des chercheurs. Le gouvernement soutient financièrement la participation des jeunes Kurdes à des programmes comme Erasmus+, considérant cette ouverture comme un levier de développement des compétences et de rayonnement international.


La diaspora kurde, très présente en Occident, joue un rôle clé dans cette stratégie. De nombreux professionnels et universitaires expatriés contribuent au renforcement du système éducatif par des transferts de compétences, du mentorat ou des investissements. Le KRG encourage cette synergie pour positionner le Kurdistan comme un pôle académique attractif au Moyen-Orient, malgré son statut de région non-étatique.



Les réformes éducatives entreprises par le 9e cabinet du KRG témoignent d'une volonté politique forte de faire de l'éducation le moteur de la reconstruction post-conflit et du développement à long terme du Kurdistan irakien. Les efforts consentis dans la reconstruction des infrastructures, la modernisation des programmes et l'ouverture internationale sont notables. Cependant, des défis structurels majeurs demeurent : la dépendance financière vis-à-vis de Bagdad, la précarité du corps enseignant et les disparités territoriales.


Dans une région où l'éducation est investie d'une mission cruciale de cohésion sociale et de préservation identitaire, la réussite de ces réformes est fondamentale. Elle conditionne non seulement la capacité du Kurdistan à former une jeunesse qualifiée et ouverte sur le monde, mais aussi à consolider une société pacifiée, résiliente et confiante en son avenir. La pérennisation des financements et la valorisation du capital humain que représentent les enseignants seront sans doute les facteurs déterminants du succès de cette ambition.

Commentaires


bottom of page