L’enseignement supérieur privé français face au décalage
- Timothée (Tim) Trinché

- il y a 4 jours
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Depuis cinq ans, l’enseignement supérieur privé français est au cœur d’un faisceau de signaux contradictoires : essor rapide tiré par l’apprentissage, exigences accrues de soutenabilité budgétaire, et intensification des initiatives législatives pour clarifier les règles du jeu. Les rapports publics ont mis en avant la tension entre volumes et qualité (revue des dépenses d’apprentissage, soutenabilité des aides), tandis que le Parlement et le Gouvernement ont engagé plusieurs textes pour mieux encadrer l’accès, la qualité et l’information des étudiants. Cet enchaînement crée un besoin de cadre analytique capable de dépasser les controverses ponctuelles pour interroger, structurellement, la valeur éducative produite par le « midfield » du privé (Levy 2008).
Parallèlement, les autorités de contrôle ont documenté des pratiques commerciales et contractuelles problématiques, et le régulateur des certifications a resserré ses critères, renforçant l’exigence de preuves d’insertion et de lisibilité des labels. À l’échelle internationale, les appels de l’UNESCO à l’alignement « qualité–pertinence–équité » invitent à une refonte des indicateurs et des modes de preuve. C’est dans ce contexte, entre régulation, confiance et transformation pédagogique à l’ère des IA, que s’inscrit cet article, qui propose un cadre de gouvernance centré sur la transparence, l’authenticité des épreuves de compétence et la gestion des risques.
Le paradoxe de la croissance
Depuis 2018, la part du privé gagne +5,2 points pour atteindre 26,6 % des inscrits à la rentrée 2023-2024 (soit dans un ensemble d’environ 2,97 millions d’inscriptions) : une dynamique tirée par l’alternance et des politiques d’offre. Cette expansion quantitative a précédé les garanties de qualité, révélant un déséquilibre entre croissance et assurance-qualité. L’asymétrie d’information est désormais documentée par les autorités de contrôle. Du côté des usages de labels et des pratiques commerciales, la DGCCRF a contrôlé 80 établissements ; 56 % présentaient au moins une anomalie, > 30 % des pratiques commerciales trompeuses (promesses d’employabilité non vérifiables, usage indu de « licence », « master », etc.), et 40 % de clauses abusives ou illicites dans les contrats. L’enquête reconduite en 2021-2022 auprès de 90 établissements confirme des non-conformités majoritaires (télé-démarchage, vente à distance, clauses contractuelles) et 21 % de pratiques commerciales trompeuses ; dans le seul sous-secteur de l’ostéopathie, 86 % des écoles contrôlées présentaient au moins une anomalie. En réponse, le régulateur académique CEFDG diffuse des chartes d’usage des labels et logos pour encadrer la communication et en clarifier la durée et la portée. Ces éléments objectivent la nécessité d’une transparence standardisée sur les labels et la nature des diplômes (visa/grade vs titres RNCP) pour réduire l’asymétrie d’information au point de décision des familles et des étudiants.
Sur le versant certifications professionnelles, France compétences a instruit 2 129 dossiers en 2024 avec un taux d’avis favorables RNCP de 66,8 % (39,3 % pour le RS) et un délai moyen d’instruction de 4,2 mois, soit un resserrement progressif des critères et des délais. Le mouvement va dans le sens d’une régulation ex ante/ex post plus lisible .
Côté mismatch, plusieurs indicateurs convergent. Dans PIAAC 2023, la France compte 19 % de salariés surqualifiés et 12 % sous-qualifiés au regard du niveau généralement requis par l’emploi ; ces désajustements pèsent sur l’adéquation formation-emploi. Le sentiment de déclassement éclaire la face subjective du phénomène : en 2024, 15 % des 15–34 ans en emploi s’estiment déclassés, avec des écarts selon statut et niveau. En matière d’inadéquation de domaine (field-of-study mismatch), les travaux de référence situent la France au-dessus de la moyenne européenne (env. 35 % dans des séries antérieures), signalant une friction persistante sur la spécialité. Pris ensemble, ces constats invitent à déplacer la politique sectorielle de la course aux volumes vers une politique de valeur éducative, articulant critères publics, contrôle ex ante/ex post et publication systématique des décisions et résultats d’insertion.
Le décalage de la promesse
Portée par un marketing d’employabilité, la promesse d’intégration rapide se heurte, chez nombre de jeunes diplômés, à un sentiment de « mauvaise préparation », notamment sur les compétences transversales. En aval, l’inadéquation tient à une architecture de reconnaissance peu lisible : d’un côté des labels académiques visa/grade (contrôle MESR/CEFDG) ; de l’autre des titres RNCP à vocation professionnelle, renouvelés sur preuves d’insertion , deux registres souvent amalgamés dans la communication des établissements. Les autorités appellent à raffermir le contrôle (RNQ/Qualiopi, sous-traitance), à élever l’exigence d’évidence d’insertion, et à rendre accessibles décisions et historiques des labels. Réparer la « défaillance du contrat éducatif » suppose donc une transparence standardisée (durée et portée des labels, résultats d’insertion, décisions de sanctions) pour que la valeur éducative prime sur l’argumentaire d’accès.
L’emprise des « Insiders »
Transposée au supérieur privé midfield, la dynamique insiders/outsiders éclaire un blocage : les titulaires de postes (directions de programme, formateurs installés) verrouillent les règles, filtrent l’accès aux responsabilités et privilégient la routine au détriment des entrants et de l’innovation , un effet déjà décrit par l’économie du travail et la sociologie(Lindbeck & Snower, 1988 ; 2001 ; Dahrendorf, 1959). Au quotidien, l’arbitrage penche pour la continuité : emplois du temps figés, maquettes peu actualisées, évaluations de façade plutôt que mise à l’épreuve de compétences. Des témoignages anonymisés évoquent des styles managériaux « omniscients » (appropriation des résultats, invisibilisation des contributrices et contributeurs, micro-contrôle) qui étouffent l’initiative et la confrontation au réel. Résultat : les outsiders (jeunes enseignants, professionnels invités, étudiants) peinent à infléchir le cap. Cette fermeture nourrit l’inadéquation perçue et peut abaisser les exigences pour préserver l’attractivité : symptôme d’une inflation des diplômes (Collins et al,. 1979) discutée par la littérature récente.
L’élite du statut contre le rôle de porteur
Dans le privé midfield, l’« élite » proclamée tient trop souvent du statut plus que du savoir à transmettre. Le prestige rassure, mais dessèche l’inspiration : l’encadrement se regarde, les étudiants ne se projettent plus. Or lorsque autonomie, compétence et lien ne sont pas nourris, la motivation décroche , ce que documente la psychologie de l’autodétermination (Deci & Ryan, 2000). À l’inverse, des porteurs crédibles (enseignants-praticiens ancrés dans le terrain, « champions » pédagogiques outillés) ouvrent des portes, donnent accès à des contextes réels et augmentent le sentiment d’efficacité. Faute d’un tel ancrage, s’installe une fatigue d’apprendre que l’on dit « infondée », alors qu’elle signale surtout une défaillance d’accompagnement. La sortie est connue : reconnaître, former et mandater des champions pédagogiques (temps, droit à l’essai, mandat), évaluer chaque programme sur l’engagement réel et l’accès au terrain, et réduire la rhétorique de statut au profit de preuves vécues (Céreq, 2024).
Pour une nouvelle politique de la qualité et de l’ouverture
Trois chantiers se dégagent. (i) Gouvernance : un renouvellement maîtrisé des insiders (mandats limités, transparence des nominations, pair-évaluations croisées) et des conseils de perfectionnement ouverts (étudiants, alumni, employeurs) pour articuler formation-emploi et référentiels de compétences. (ii) Régulation outillée : publication des indicateurs d’insertion (délais d’accès à l’emploi, adéquation poste/formation, salaires d’entrée) et ouverture des décisions (visa/grade, RNCP) dans un registre interopérable. (iii) Pédagogie : généraliser les épreuves authentiques (projets en contexte, studios, cliniques) et les contrats d’apprentissage par compétences avec double supervision (enseignant-chercheur / professionnel-mentor), adossés à des barèmes rubriqués et à des feedbacks formatifs.
En surplomb, l’intégration de l’IA doit être gouvernée par des référentiels de risques : la taxonomie MIT AI Riskdistingue sept domaines (discrimination/toxicité, vie privée/sécurité, mésinformation, acteurs malveillants, interaction homme-machine, socio-économique/environnemental, sécurité/défaillances systèmes), et aide à prioriser sur-confiance, fuites de données, biais et mésinformation dans les usages pédagogiques (MIT AI Risk Repository, 2024-2025). Pour l’ESR privé, cela implique audits de prompts et de corpus, journalisation des interactions (finalités pédagogiques), tests d’évaluation alignés (pas de substitution intégrale des processus cognitifs), et clauses de réversibilité en cas de manquement aux critères d’éthique ou de sécurité.
Au terme de cette analyse, un constat s’impose : l’essor quantitatif du privé a devancé l’assurance-qualité et la lisibilité de l’information pour les étudiants, alimentant des décalages mesurables entre diplômes et emplois (p. ex., sentiment de déclassement chez les 15-34 ans), malgré un resserrement récent des critères de certification. Pour y répondre, il faut déplacer la focale du volume vers la valeur éducative démontrable : transparence normalisée des statuts et résultats d’insertion, renouvellement maîtrisé des insiders, et généralisation d’épreuves authentiques qui attestent des compétences en contexte réel. À l’ère des IA génératives, cette bascule doit s’accompagner d’une gouvernance des risques outillée par une taxonomie partagée (biais, confidentialité, mésinformation, défaillances), avec registres publics des usages, audits réguliers et clauses de réversibilité. Aligné sur les orientations « qualité–pertinence–équité » promues au niveau international, ce triptyque offre au « midfield » du privé une trajectoire crédible pour restaurer la confiance et prouver sa contribution au bien commun.




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